Sarah Moon, conteuse d’histoires – « PasséPrésent » au MAM de Paris

En Roue Libre, 2001 © Sarah Moon

La matérialité est palpable, les noirs envahissants, la mise au point accidentée. C’est pour cette écriture visuelle développée avec force depuis ses premières images à la fin des années 1960, que l’œuvre de Sarah Moon est si singulière. Mais c’est aussi cette écriture, en apparence si proche du courant pictorialiste du début du siècle dernier, qui m’a longtemps tenue à l’écart de son travail, faute d’y être sensible. Le monde est si densément peuplé d’images qu’il est difficile de blâmer celle ou celui qui, l’œil non séduit, se tourne vers d’autres écritures. Consciente d’avoir tout de même laissé de côté, disons-le un peu arbitrairement, l’œuvre d’une artiste que je savais pourtant majeure dans l’histoire de la photographie, j’attendais de pouvoir un jour y revenir.

Rendez-vous fut pris il y a quelques semaines, lorsque le Musée d’Art Moderne de Paris a annoncé consacrer à Sarah Moon une exposition monographique jusqu’au 10 janvier 2021. Je suis ravie d’ouvrir avec elle, le récit d’une redécouverte, premier volet de ce blog consacré aux expositions en cours, à Paris et ailleurs. Après le livre, une autre manière de plonger ensemble dans l’écosystème photographique.

Vue de l’exposition « PasséPrésent », Sarah Moon, MAM, 2020

Une photographe inclassable

Les premiers instants au cœur de l’exposition sont déterminants. Les murs sont denses, blancs et aussi froids qu’objectifs. Les images se succèdent en ligne, proches les unes des autres. Textes didactiques absents, seules les paroles de l’artiste et des voix invitées, ponctuent les images. Le livret d’exposition contient quelques “clés de lecture non exhaustives” (sic), un radeau. J’ai l’impression que l’aura mystérieuse qui règne autour de Sarah Moon ne sera pas levée aujourd’hui.

“ Vous avez dit chronologie ? Je n’ai pas de repères : mes jalons ne sont ni des jours, ni des mois, ni des années. Ce sont des avant – pendant – après.”

Sarah Moon

Née en France en 1941, ayant rapidement trouvé refuge au Royaume-Uni, Sarah Moon est une artiste discrète, qui parle peu de ses images, les explicite rarement. C’est sans hasard, mais avec un peu d’ironie que se hisse en haut des cimaises la phrase de Georges Braque (1952) : “Définir une chose, c’est substituer la définition à la chose”. Sarah Moon a donc peur des cases et des définitions dont on ne saurait sortir, s’émanciper. Celles-là même dans lesquelles mon bref contact avec ses images l’y avait reléguée. Elle n’est pas aujourd’hui la créatrice ayant accompagné l’image de la marque Cacharel pendant plus de vingt ans. Elle n’est pas la compagne de l’éditeur Robert Delpire. Elle n’est ni mannequin ni photographe de mode. Elle est tout à la fois et elle est plus que ça. En conséquence, l’intention scénographique refuse tout classement thématique ou biographique : les séries et les époques s’entremêlent, et, par force d’un editing construit avec finesse et précision, se répondent. 

De gauche à droite : Le pique-nique n’a pas eu lieu, 1986 | Le cinéma en berne, 2014 | Codie, 2011 © Sarah Moon

Une harmonie savamment orchestrée

Cette étendue d’images mélangées rend perceptible, par leur récurrence, les sujets de prédilection de Sarah Moon. On y trouve les femmes et le vêtement, bien sûr, et ses images réalisées pour Cacharel, Vogue, et pour des créateurs comme Yohji Yamamoto, Issey Miyake ou Hussein Chalayan. Ces portraits prennent place parmi les paysages industriels de Coney Island, Hambourg et Saint-Pétersbourg, et côtoient tout un bestiaire d’animaux exotiques et mystérieux : éléphants, crocodiles, et bêtes à plumes (dindons, corbeaux perruches). Soudain, au détour de l’une des cinq petites salles de projection placées sur le parcours, toutes ces images s’assemblent. Comme des notes lancées au vent, elles deviennent les instruments d’une harmonie orchestrée par Sarah Moon, dont la voix-off accompagne la projection.

Vue de l’exposition « PasséPrésent », Sarah Moon, MAM, 2020

« Mes photos sont une fiction dont je ne connais ni l’avant ni l’après et pourraient être les images d’un film que je n’aurais pas fait. »

Sarah Moon

Le premier court-métrage présenté dans l’exposition est “Circuss” (2002). Inspiré du tragique conte d’Andersen La Petite Fille aux allumettes, il fait appel aux images de la série photographique éponyme et se déroule dans un cirque sur le déclin. La succession et le rythme des images et des sons, vous ouvrent un accès direct vers l’âme de Sarah Moon. On ressort de cette boîte noire habités par le parfum animal d’un cirque désuet, endormi par la faible luminosité d’une enseigne sur le point de s’éteindre, le corps malmené par la rudesse d’un banc de bois.

On comprend également que, de l’onirisme des contes, qu’elle revisite à plusieurs reprises (l’un des autres court-métrages de l’exposition est “Le Petit Chaperon noir” (2010)), Sarah Moon ne conserve qu’une mélancholie et une inquiétude latentes. Elles les dépouille de leur “folklore” et des fins heureuses. Elle en garde les monstres et les chimères, mais les ancrent dans une “réalité immédiatement perceptible”. Aussi, c’est sur le ton de la narration, et non dans une recherche de représentation accrochée au réel, que nous poursuivrons la découverte des images de Sarah Moon. En effet, ici la photographie “déréalise” : elle ne témoigne pas, elle invente des histoires. Ainsi, les motifs récurrents que nous évoquions précédemment incarnent les éléments de structure d’une fiction qui se déroule sous nos yeux : ils en constituent les protagonistes et les décors.

Anatomie, 1997 © Sarah Moon

La scénographie à l’œuvre

La scénographie est elle-même une mise en scène. Son harmonie repose sur l’enchaînement des images, leurs correspondances. C’est là l’un de ses plus fins exercices. Ici, il faut se laisser aller au jeu des parallèles dressés au mur. Les lignes froides des ponts et grues de Saint Pétersbourg (2018) côtoient l’iconique K.P. pour Yohji Yamamoto (1998). La courbe noire de l’aile d’un oiseau (Pour L., 2004) revêt les mêmes allures que la robe qui habille cette femme, voisine. Là, la noirceur des pins italiens et la courbe de leurs cimes (Villa Médicis, 2000) viennent habiller une silhouette au dos rond (Christina, 2007).

Dans ces étoffes naissent des femmes-oiseaux : l’apparat du tissu remplace celui de la plume. Les serres des volatiles sont aussi perçantes que les architectures d’acier. Les femmes sont animales, les courbes sont froides, les arbres des costumes. En dépit de tout refus de classification ou de thématisation, l’écriture visuelle développée par Sarah Moon pendant toutes ces années vous apparaît dans une grande cohérence et homogénéité. Malgré les lieux, les commanditaires, les époques, tout fait écho et se révèle. C’est justement parce que tout est remis à plat, que tout devient clair et lisible. Décloisonner crée du sens et du lien.

S’ouvrir à la matière et l’accident

Vous l’aurez compris, entrer dans l’univers de Sarah Moon, c’est embrasser la matière. C’est aussi elle qui fait lien. La surface des images est une pâte sensible, que l’acte photographique vient modeler, et que Sarah Moon laisse apparente, vivante, même dans ses expressions les plus inattendues. Les contours des images sont abîmés, les accidents de développement sont des cadeaux, poussés jusqu’à la griffe, la tâche, la blessure. Ces imperfections sont notamment dues aux techniques photographiques privilégiées par Sarah Moon pour la prise de vue : la chambre photographique et le Polaroïd – d’abord utilisé pour les repérages. 

Noël au Portugal, 1999 © Sarah Moon

Les scènes et les corps se fondent dans un nuancier de gris profonds, dont le blanc est quasiment absent. Certaines images paraissent griffonnées, d’autres font expressément référence aux traits du dessin (Plumes et plomb, 2009), qui fut l’une des premières pratiques d’étude de la photographe. Toute la narration est plongée dans une atmosphère de plomb, espace intermédiaire entre la couleur, que Sarah Moon qualifie de “langage du réel”, et le noir et blanc, qu’elle désigne comme l’expression “de l’inconscient, de la mémoire, de l’introspection”. Au carrefour du réel et de l’imaginaire, la couleur est une vibrance. Presque utilisée comme une recoloration du sentiment, elle grésille et attrape le regard. Si elle nous permet habituellement de nous raccrocher au réel, la rareté avec laquelle elle est utilisée, et principalement dans ses déclinaisons primaires (rouge, bleu, vert), la rend presque suspecte. A nouveau, la stricte représentation n’est pas le but à atteindre : chez Sarah Moon la couleur témoigne plutôt d’une émotion que d’une vérité absolue.

L’angoisse intemporelle

« Toutes les photographies sont le témoin, si ce n’est le souvenir d’un moment qui autrement serait perdu pour toujours. D’où ce sentiment de perte; d’où l’association avec la mort… Je crois aussi que photographier c’est dramatiser un fragment de seconde […] Il y a la preuve et la disparition dans la photographie. »

Sarah Moon (Extrait du livret de l’exposition)
La mouette, 1998 © Sarah Moon

Je retombe sur mes pieds. Et je fais un pas en avant. Je comprends enfin l’épaisseur de cette écriture visuelle si singulière. Le titre de l’exposition est un dernier coup de pouce qui fait sens tout à coup : « PasséPrésent ». L’esthétique est aussi un outil. Celui d’un refus, d’une angoisse, d’une représentation. Dans cette chromie intermédiaire, impossible de dater précisément les images. Le travail devient intemporel. Les techniques photographiques utilisées sont elles-mêmes victimes du temps qui passe, de l’éphémère, de l’immédiateté. Sarah Moon a commencé par photographier la mode. Qui mieux qu’une tendance pour évoquer le passage du temps ? Et que dire de cette inspiration puisée dans les contes, ces récits d’un autre temps : celui de l’enfance ? Tous ces éléments cachent un rapport complexe, presque angoissant, face au temps et à sa linéarité. “PasséPrésent” suppose une temporalité entrelacée, la réminiscence du passé dans la construction de notre présent. 

Les chiens de Maria, 2000 © Sarah Moon

« Je ne pense pas faire une déclaration bien définie. Au lieu de ça, j’exprime quelque chose, un écho du monde peut-être. »

Sarah Moon

Les expositions monographiques ont cela de merveilleux qu’elles vous ouvrent les portes d’un univers, et vous y immergent totalement. L’exposition « PasséPrésent » ne déroge pas à la règle. Conçue comme un geste artistique qui répond aux interrogations qui habitent l’œuvre de l’artiste, le parcours surprend par sa froideur et sa densité. Il est temps de découvrir Sarah Moon vidéaste, conteuse d’histoires. L’aura mystérieuse que j’évoquais dans les premières lignes n’est pas à lever ou éclaircir, elle est Sarah Moon. Dans une ambiance surannée, dont l’intemporalité mène à l’angoisse d’une fin à venir et d’un présent déjà perdu, c’est l’homogénéité de son travail qui me frappe. Derrière cette matière, étouffante, se cachent beaucoup de mystère et de grâce.

 

La lecture de cet article est je crois aussi longue que le temps qu’il m’aura fallu pour retourner vers l’œuvre de Sarah Moon et commencer à en cerner l’étoffe ! Si vous êtes (étiez) ou non, comme moi, gêné.es par le poids de la singularité visuelle de ses œuvres, j’espère que cet article aura pu vous donner quelques clés de lecture. Mieux encore, qu’il vous aura donné envie de pousser les portes du Musée d’Art Moderne de Paris. Revenez par ici pour me faire part de vos impressions ! Et si vous êtes trop loin, ou que le temps vous manque, j’espère que vous ressortirez de cette longue lecture, en ayant l’impression d’y avoir (un peu) mis les pieds.

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