Remembering the Future, Albarrán Cabrera – Un doux mirage au son d’éternité

Couverture de Remembering the Future, Albarrán Cabrera, RM editions, 2018

C’est par cette couverture d’un or sombre et d’un rouge profond, que je suis arrivée sur l’oasis d’Albarrán Cabrera. Je suis ravie d’ouvrir avec eux aujourd’hui la catégorie “Effeuillage” de ce quelque chose noir, dédiée à l’édition photographique.

Angel Albarrán et Anna Cabrera, photographes espagnols nés en 1969, forment ensemble une seule entité artistique depuis plus de vingt ans. Remembering the Future, paru aux éditions RM en 2018, regroupe des images majoritairement issues de leur série “ The Mouth of Krishna”. Reconnaissable entre mille, leur écriture photographique allie poésie, techniques photographiques alternatives et influences nippones. 

“ Dans toute partie de l’univers, il y a un univers entier. ”

– The Mouth of Krishna –
The Mouth of Krishna #127 © Albarrán Cabrera

Une poésie du sensible

Le premier plaisir à la saisie de Remembering the Future, fut pour moi esthétique. Finesse des formes et des motifs, va-et-vient élégant entre lumière et obscurité, bouleversement des horizons et des perspectives, l’œil s’y perd avec bonheur. Si on s’y laisse porter, le lichen y devient peinture, la courbe d’un rocher révèle un visage qui nous tend l’oreille, une branche de cerisier sonne comme une invitation à la curiosité. Cette poésie rassurante s’exerce sous le prisme de couleurs sourdes et surannées, à la manière des peintures sur soie japonaises. Le mouvement est perpétuel entre le tout proche et le lointain, le minuscule et l’infiniment grand : tous ces pétales tombés sur l’eau se font miroir d’un ciel étoilé. Oiseaux, araignées, poissons, méduses, canards et tortues y peuplent un monde silencieux que seul le bruit cristallin de la queue d’une carpe à la surface vient troubler.

The Mouth of Krishna #163 © Albarrán Cabrera

Il me semble qu’avec Remembering the Future Albarrán Cabrera interrogent notre rapport au monde, notre rapport au temps. L’ode visuelle qu’ils tissent de la première à la dernière page est celle d’un temps suspendu, apaisé. Au fil des pages, j’ai la sensation que nous ne sommes que les passants d’un ordre immuable qui nous survivra. Ils appellent au retour d’une attention minutieuse envers notre environnement – cet écosystème merveilleux qui vit sur un grain de sable dans la bouche de Krishna, et que nos frénésies quotidiennes viennent sans cesse piétiner.

« A good picture tells you something inside you » 

– Albarrán Cabrera pour Lens Culture
The Mouth of Krishna #512 © Albarrán Cabrera
The Mouth of Krishna #502 © Albarrán Cabrera

L’aura de la matière

Lorsqu’il décrit son rapport à l’image, le duo Albarrán Cabrera évoque tout particulièrement l’importance à ses yeux de l’objet photographie. A l’heure où nous regardons des écrans, plus que nous ne regardons des photographies, le retour à l’objectité de l’image leur paraît salvateur. Rien de surprenant alors que parmi les usages esthétiques qui les singularisent, figurent des procédés argentiques alternatifs qui viennent travailler la matière de l’image. En effet, Albarrán Cabrera usent notamment du cyanotype et de matériaux nobles comme le papier japonais, les pigments minéraux et l’impression pigmentaire sur feuille d’or. Ils ajoutent ainsi à la surface essentiellement plane de l’image, de la matière sensible, presque physique.

Aperçu d’une double page – Remembering the Future, Albarrán Cabrera, éditions RM

Utilisés sur des images choisies, ces procédés attirent comme ils perturbent notre regard. Les couleurs se bouchent, les aplats de noir contrebalancent le scintillement des pigments d’or. Loin d’une coquetterie esthétique, ce trouble des sens ouvre la voie à nos interprétations personnelles. Les textures, les tons, l’écho des images entre elles, la légèreté réfléchie avec laquelle elles se posent sur les pages, tous ces outils sont autant de leviers qui (r)éveillent notre imagination. Lors d’une récente interview donnée sur Lens Culture, Albarrán Cabrera précisent d’ailleurs qu’ils cherchent à renouveler la manière dont nous positionnons face aux images, et plus encore face au monde. Ils tentent de donner à voir non pas seulement une représentation mais une sensation.


« Être conscient de notre environnement n’est pas seulement une partie importante de la vie – notre environnement et la façon dont nous l’interprétons est la vie telle que nous la connaissons. »

– Albarrán Cabrera, Biographie des artistes
The Mouth of Krishna #398 © Albarrán Cabrera

Au delà de l’esthétisme

Il est des projets photographiques qui, une fois le plaisir visuel dépassé, sonnent comme une coquille vide. Remembering the Future n’en fait pas partie. Il suffira de parcourir le texte d’introduction de l’ouvrage, pour comprendre que l’ambiguïté de ce titre, cache une recherche philosophique qui sous-tend tout le travail d’Albarrán Cabrera. 

Dans une attitude propre à l’espèce humaine, nous convoquons nos souvenirs à la fois comme lien vers l’expérience passée et comme outil de décision et d’anticipation de l’avenir. Néanmoins, malgré la force de l’expérience vécue, l’essence de nos souvenirs reste profondément subjective : leur moteur reste la perception. Chaque moment est vécu à la croisée d’un flux temporel et émotionnel propre à chacun.

Dans cette projection mentale incessante entre souvenir et à venir, le présent nous échappe sans doute. Il est d’ailleurs bien absent du titre Remembering the Future [se souvenir du futur]. Et tout le travail esthétique développé jusqu’ici prend sens. La photographie cristallise en un objet ce va-et-vient perpétuel – elle en est elle-même victime. Loin de voir ses frontières définies par le temps présent, celui de la prise de vue, la photographie devient l’objet de nos interprétations et appropriations personnelles. Le présent de celui qui regarde n’existe jamais que pour lui même. Là, la délicatesse du détail, temps suspendu accordé aux choses, dans une position presque contemplative, tente de raviver un temps présent que nous n’investissons jamais vraiment. Ces tons et matières qui scintillent nous indiquent que notre réalité et notre présence au monde ne sont que des mirages.


«  [Les images] éveillent nos sens et deviennent des histoires. Autrefois pris dans une toile intérieure, elles se défont, remontent à la surface et sont libérés dans une effervescence méditative qui nous ramène à un endroit, un moment, une sensation qui est presque effacée. Elles racontent des mondes dans les mondes. »

– Amanda Renshaw, Préface de Remembering the Future

The Mouth of Krishna #527 © Albarrán Cabrera

Remembering the Future offre un moment poétique suspendu dans un monde qui nous échappe. Utilisés à raison, les procédés esthétiques alternatifs fonctionnent comme des éléments de bascule entre la surface esthétique et le sous-texte théorique. Ces espaces à la fois lumineux et sourds, denses et minimalistes, nous aveuglent et font miroir au réel. Ils nous conduisent vers un état méditatif, réflexif, tourné vers ce monde silencieux qui vit en chacun de nous, dans nos souvenirs. Force d’une photographie qui nous happe par sa forme et nous saisit par le fond, l’objet, précieux, se vit et se pense.

 

Connaissiez-vous le travail d’Albarrán Cabrera ? Si ce n’est pas le cas, j’espère que cette première plongée vous aura donné envie de découvrir leur univers, qui, vous l’aurez compris, m’hypnotise totalement. 

Les éditions Xavier Barral viennent de dédier au duo espagnol un ouvrage de leur magnifique série éponyme dédiée aux oiseaux. L’occasion d’aborder leur univers sous un nouvel angle. Par ailleurs, on me souffle dans l’oreillette qu’une troisième édition de Remembering the Future est dans les tuyaux chez les éditions RM. A bon entendeur !

Pour en savoir plus : le site internet des artistes .

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3 réflexions sur “Remembering the Future, Albarrán Cabrera – Un doux mirage au son d’éternité

    1. Haha ! Tu ne seras pas déçu ! Ils sortent également un nouveau livre, « Pale Blue », mais je ne l’ai pas encore vu. Probablement un de plus sur la wishlist 🙂

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